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Selfie scriptural

21.5.22 8:25 am
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Je suis en train de me prendre en vieux selfie didactique. Dit comme ça, je me sens presque sale. Ça me fait penser à ce que je pensais devoir être pour ma business. Comme quoi, les gens ont envie de travailler avec les gens qu'ils aimeraient être. Pour ma part, la seule curiosité que je me reconnais est cette aptitude à pouvoir écrire sans raison ou du moins à ne pas me lasser dans l'effort du monologue.

Je suis assis dans le train, deuxième étage, en direction de la métropole. La rangée de gauche, premier wagon. Le dernier en fait, si on considère l'ordre selon la direction motrice du train. C'est la première fois que je m'assois à gauche. J'ai pris ce train des dizaines de fois, mais tout d'un coup, dû à cette insignifiante décision, le paysage à l'horizon me devient inconnu, improbable. La lumière du matin de la fin de l'automne amène avec elle une quiétude qu'on ne peut recréer dans d'autres paramètres. Le genre de calme qui me donne envie d'écrire, qui me pousse à raconter une pensée comme si elle était importante, d'une manière ou d'une autre. Jusqu'à présent, j'obéis davantage à une urge d'exister plutôt qu'à la poésie d'une orfèvrerie narrative.

Je suis en train de me prendre en vieux selfie scriptural. Dit comme ça, je me sens presque sale. Ça me fait penser à ce que je pensais devoir être pour ma business. Comme quoi, les gens ont envie de travailler avec les gens qu'ils aimeraient être. Pour ma part, la seule curiosité que je me reconnais est cette aptitude à pouvoir écrire sans raison ou du moins à ne pas me lasser dans l'effort du monologue.

Forcément, alors, je deviens un écrivain et les gens devraient me remarquer pour ce que je fais qu'ils ne font pas. C'est tout. Ce que j'écris n'a pas besoin d'être bon. Au contraire, le plus j'écris de manière insignifiante, le plus les gens semblent me porter attention. C'est comme si on se reconnaissait tous dans la médiocrité. Dans cet effort vain d'apparaître devant le regard des autres sans pour autant y apporter de valeur ou le transformer de quelconque manière. Comme si le message que j'apportais se résumait à : "Moi non plus, on ne m'a pas expliqué comment ni pourquoi exister, mais j'existe et je crois que ça suffit." Un peu comme si être ignares ensemble était pour une raison plus noble qu'être illuminé seul.

Mais je me prends souvent à mon propre jeu. Hier seulement, j'étudiais la manière dont d'autres hommes racontaient leur vie sur Instagram, pas parce que je m'y intéressais particulièrement mais davantage parce que je cherchais dans leur méthode une quelconque réponse à la différence entre nos popularités. Le premier réflexe qui m'est venu est celui d'imiter. Sans scrupule ni la moindre originalité. Je me suis arrêté. Encore en ce moment, je lève la tête et je croise le regard d'un homme à bord du train. Nous nous observons brièvement et puis, en se délaissant du regard, je remarque sa position imiter la mienne; le tibia posé sur le genou de l'autre jambe. Ça ne ressemblait pas à un geste conscient. Seulement, c'est une drôle de coïncidence. Nous nous copions tous parce que l'originalité est bien plus qu'un effort, il s'agit de la plus haute forme humaine de risque. Faire les choses comme nul autre nous rapporte indubitablement une forme d'attention que personne n'a jamais eue. Pour quelqu'un qui opère au quotidien dans un domaine créatif, le fait que je n'aie jamais pensé à l'originalité comme une ressource me surprend.

J'imagine que je me rapproche du point duquel le besoin d'écrire se faisait ressentir. Je crois que c'est l'idée qui m'est venue aussi hier, lorsque j'étudiais le compte Instagram d'un autre. L'idée m'est venue parce qu'à regarder le même compte, j'ai cru remarquer que ce que j'allais identifier comme étant la référence de l'étiquette des réseaux sociaux tirait une quantité intrigante de similitude avec un autre compte d'une semi-célébrité. En me rendant sur cet autre compte, le même phénomène se répétait. De fil en aiguille, tous se copiaient jusqu'à se suivre dans les hautes sphères de la popularité virtuelle. Je me souviens avoir laisser s'échapper un rire à cette réalisation. Si l'originalité est une ressource, elle est aussi une denrée rare. Un bien précieux réservé à une sorte d'élite spirituelle qui est en mesure d'assumer le risque d'être différent.

J'ai remarqué autre chose aussi en remontant le fil du courant esthétique. Les copies des comptes ne se faisaient pas comme des copies industrielles, ou conformes. Chaque individu, de la même manière que je m'apprêtais à faire, amoindrissait la qualité du travail de son prédécesseur; une copie moindre en toute forme. C'était probablement dû au fait qu'en tant qu'humains limités que nous sommes, nous ne pouvons que concevoir une partie infime de l'inspiration nécessaire à créer une proposition réellement originale. En d'autres mots, le résultat créatif n'est rien de plus qu'une escroquerie sans l'intention qui vient avec.

Tout ça pour en arriver où? Devant mon ordinateur, je crois. Devant mon ordinateur à me poser cette question qui revient inévitablement à chaque fois. Si être original se résume à être authentique et vrai à soi-même, comment s'assurer, sans s'aider de la validation d'autrui, que notre labeur est vrai. Vrai dans le sens où il est le reflet immédiat de ce que c'est que d'être soi. Avec tous les filtres, les opinions et les programmes qui viennent avec. Comment en d'autres termes faire transiger l'inconscient vers le conscient sans le teinter de nos peurs ou des constructions sociales qui nous moulent à cette continuation fractale de médiocrité interminable?

Peut-être que ça commence avec le fait de s'aimer plus qu'on a besoin que les autres nous aiment.

[à suivre.]